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lundi 17 août 2026

L’enfer du travail en Corée du Sud


Sorti en Corée du Sud dans le courant du mois de février 2026, About Kim Sohee, nouveau long-métrage de July Jung (A Girl at My Door) qu’elle a présenté lors du dernier Festival de Cannes, est arrivé sur les écrans français, le mercredi 5 avril. Son histoire, inspirée d’un fait divers survenu en 2016, nous plonge dans l’enfer du monde de l’entreprise en Corée du Sud, pays à l’économie florissante.

 

De 1960 à 1995, l’économie de la Corée du Sud a crû de manière exponentielle et le pays multiplie son PIB par habitant par 10 environ. Tirée par les chaebols, ces conglomérats concentrés sur l’exportation, cette croissance est aussi possible grâce aux sacrifices de travailleurs qui acceptent de faire passer le développement collectif avant leur confort individuel. La culture du travail qui se met alors en place est largement inspirée de principes militaires : décision centralisée, verticale du pouvoir et dévouement total à l’entreprise qui, comme une armée, fait office de «seconde famille». Importants «chaebols» ou start-up débutantes, les entreprises coréennes restent aujourd’hui régies par cette culture rigide et autoritaire. Avec une moyenne de plus de 2000 heures travaillées en 2017 – soit environ 30% de plus qu’en France sur la même année -, les salariés sud-coréens travaillent bien plus longtemps que leurs collègues d’autres économies développées. Il y avait déjà des luttes de longue date de syndicalistes et d’ouvriers pour améliorer les conditions de travail. Dans la bande dessinée coréenne, appelée manhwa, ces sujets avaient déjà été abordés comme dans Le Parfum des hommes, de Kim Su-bak en 2014. Cette œuvre raconte comment les employés des usines de microprocesseurs de Samsung ont développé des leucémies et la manière dont le groupe a tenté d’étouffer les morts. Comme dans le film de July Jung, il s’agissait de jeunes filles sorties du lycée issues de milieux plutôt pauvres et ruraux. Au vu de cela, le Hell Joseon est un terme utilisé par la jeunesse sud-coréenne pour critiquer la situation sociale du pays. Il aurait émergé sur la toile aux alentours de 2015. C’est une contraction du mot Joseon, qui désigne le dernier royaume, ayant duré de 1392 à 1897, et du mot anglais hell«l’enfer» – pour parler de cette modernité sud-coréenne considérée comme infernale. Comme le montre cette expression, cette modernité est tiraillée entre la tradition, issue du Joseon, et l’enfer de notre économie mondialisée qui crée des situations de vie particulièrement complexes. Naître en Corée du Sud équivaut à pénétrer un enfer où l’on est immédiatement asservi par un système hautement réglementé, dictant tout un parcours de vie. Une éducation onéreuse et un service militaire obligatoire au sein d’une armée abusive sont la norme.

 

Le rayonnement de la Corée du Sud en tant que modèle d’enseignement tend à éclipser les pans négatifs du système. Il maintient que seules les personnes riches et célèbres parviennent à contourner ce système en mettant à profit leur richesse et leurs contacts, tandis que les personnes du tiers-état moderne n’ont d’autre choix que de travailler comme des esclaves dans une entreprise, ou de «se réfugier dans la forteresse des bureaucrates en passant l’examen de fonctionnaire». Ceux qui n’y parviennent pas sont condamnés à une vie de chômage ou à une existence en marge de la société. D’autres encore vont jusqu’à quitter leur terre natale dans l’espoir de pouvoir trouver la liberté à l’étranger.  Les jeunes, qui ont vu leurs parents vivre dans ces conditions, sont de plus en plus nombreux à refuser ce système voire à oser faire quelque chose d’impensable jusqu’ici : démissionner. Selon une récente enquête du ministère du Travail de Corée du Sud, leur temps de travail idéal serait de 42 heures par semaine. D’ailleurs, en 2017, Directeur Kim, un feuilleton sur les affres de la vie au bureau, a rencontré un succès inattendu en Corée du Sud, sur la chaîne nationale KBS, c’est l’histoire d’un employé qui a pour projet d’arnaquer son entreprise pour ensuite partir pour le Danemark et son État-providence ! Les conditions de travail en Europe font, en effet, rêver, et beaucoup de Sud-Coréens cherchent à s’expatrier. tandis qu’une BD intitulée C’est une allergie au travail fait un carton en librairie. Elle montre de jeunes employés en apparence souriants, actifs, mais qui, en réalité, ne rêvent que de démissionner et de dire leurs quatre vérités à des patrons infects. Les œuvres qui moquaient les travers de la vie en entreprise existaient déjà, mais dans cette BD, c’est l’essence même du travail qui est critiquée et présentée comme absurde et aliénante. Dans un long article sur le sujet, le quotidien Korea Times note aussi que se multiplient les livres qui ont pour sujet comment démissionner. En Corée du Sud, la relation au travail est, peu à peu, en train de changer, là où tout sacrifier à son emploi a longtemps été la norme. Il n’est pas rare aussi de tomber sur des posts de forums rédigés par des Coréens faisant part d’un sentiment de lassitude : ils se sentent comme coincés au sein d’une économie impitoyable où seul un petit nombre de chanceux peut prétendre à une place dans une université d’élite, et plus tard à un emploi stable et correctement rémunéré au sein d’une entreprise prestigieuse.

 

La Corée du Sud, qui est une grande puissance mondiale, est pourtant très mal classée aux niveaux des indicateurs de qualité de vie de l’OCDE et a un des taux de suicide les plus élevés au monde. En Corée, il y a un système de contrôle social, influencé par les valeurs du néoconfucianisme, dans lequel on est positionné dans la société en fonction de sa classe d’âge et, particulièrement, de son année de naissance. On ne peut véritablement se nommer «amis», s’appeler par le prénom et se tutoyer qu’avec ceux qui sont nés la même année. Cela va créer des relations de pouvoir qui aggravent le poids de la hiérarchie dans la société coréenne. La Corée du Sud est déjà l’un des pays où l’on travaille le plus au monde, plus de 1900 heures par an en moyenne. Près de 400 de plus que la France et 300 de plus que le voisin japonais. Les journées au bureau sont littéralement interminables : certaines grandes entreprises disposent même de dortoirs où passer la nuit, et travailler le wee-kend est loin d’être rare. C’est le secret de la croissance économique spectaculaire du pays depuis cinq décennies : des générations de Sud-Coréens ont sacrifié toute vie personnelle et n’ont pris que quelques jours de congés par an pendant toute leur carrière. D’ailleurs, selon une étude menée par Gapjil 119, une association qui milite contre les abus de pouvoir et les mauvais traitements au travail, 59 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas avoir été payées pour les heures supplémentaires qu’elles avaient effectuées. Le surmenage qui en découle engendre des problèmes de santé, qui vont du mal de dos à la dépression et pire encore : “Des heures de travail excessives ont été associées à un risque accru de suicide en Corée du Sud. C’est la première cause de décès chez les personnes âgées de 10 à 39 ans.” Mais les jeunes générations, elles, tolèrent de moins en moins bien ces horaires impossibles, les humiliations quotidiennes, la très forte hiérarchie, ou encore l’obligation d’aller prendre une cuite le soir avec son patron quand celui-ci l’ordonne, alors qu’en même temps, la précarité et le risque d’être, de toutes façons, licencié, ont beaucoup augmenté. Selon un récent sondage, 83 % des Sud-Coréens se sentent déprimés sur le lieu de travail !

 

Les grands conglomérats coréens, tels que Samsung ou Hyundai, restent toujours les entreprises les plus recherchées par les jeunes diplômés, en raison des salaires élevés, et aussi du prestige social attaché à de tels emplois. Mais en même temps, on observe un nombre croissant de jeunes qui refusent de tels choix de carrière. Ce refus s’exprime par exemple dans l’extraordinaire boom des startups depuis quelques années : créer son entreprise est devenu à la mode, alors que c’était un choix autrefois mal vu socialement. Bon nombre de jeunes diplômés préfèrent être leur propre patron. En mars 2024, le gouvernement a voulu étendre ces plages pour instaurer la semaine de 69 heures, suscitant la protestation des syndicats et des jeunes. Face à la contestation, le gouvernement a retiré son projet et travaillé sur d’autres propositions pour la fin de l’année. Les inquiétudes étaient toujours vives. En 2025, la Corée du Sud s’inquiète pour ses jeunes qui décident de faire une pause dans leur vie professionnelle et arrêtent volontairement de chercher un emploi. Malgré leurs très bons diplômes, ils sont maintenant des centaines de milliers dans cette situation. Déçus par leur dernier travail et épuisés à l’idée de passer des entretiens pour un nouveau poste, ils expliquent qu’ils sont en pause pour un temps indéfini. Ils pointent surtout les très mauvais salaires, la pression de la hiérarchie ou alors le climat entre collègues de travail. Une forme de burn-out pour ces jeunes coréens qui estiment également ne pas être récompensés de toutes ces années passées dans un système éducatif coréen ultra-compétitif, où ils ont dû bachoter à l’école puis dans les cours de soutien tous les soirs et même le week-end. Pour les sociologues, c’est presque une rébellion passive. 

 

Pour aller plus loin, je vous conseille ces lectures qui m’ont beaucoup aidé : https://asialyst.com/fr/2018/04/06/coree-du-sud-fin-culture-obsessionelle-travail/, https://bonjour-coree.org/hell-joseon/, https://www.courrierinternational.com/article/surmenage-en-coree-du-sud-la-semaine-de-69-heures-ne-passe-pas, https://www.franceinfo.fr/replay-radio/bientot-chez-vous/en-coree-du-sud-des-centaines-de-milliers-de-jeunes-arretent-de-travailler-epuises-par-les-mauvais-salaires-et-la-pression-hierarchique_7596341.html, https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/about-kim-sohee-fait-bouger-les-choses-pour-les-stagiaires-en-coree-du-sud_216202.html, https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20170227-coree-sud-travail-emploi-jeunes-sacrifier-serie-tele-bd-horaires-allergie-ex, https://www.rfi.fr/fr/podcasts/grand-reportage/20231107-en-cor%C3%A9e-du-sud-une-vie-au-travail, et https://www.telerama.fr/television/comment-about-kim-sohee-illustre-la-violence-symbolique-et-le-controle-social-en-coree-du-sud-7017731.php.

 

Merci 

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