Sorti
en Corée du Sud dans le courant du mois de février 2026, About
Kim Sohee,
nouveau long-métrage de July
Jung
(A Girl
at My Door)
qu’elle a présenté lors du dernier Festival de Cannes, est arrivé
sur les écrans français, le mercredi 5 avril. Son histoire,
inspirée d’un fait divers survenu en 2016, nous plonge dans
l’enfer du monde de l’entreprise en Corée du Sud, pays à
l’économie florissante.

De
1960 à 1995, l’économie de la Corée du Sud a crû de manière
exponentielle et le pays multiplie son PIB par habitant par 10
environ. Tirée par les chaebols,
ces conglomérats concentrés sur l’exportation, cette croissance
est aussi possible grâce aux sacrifices de travailleurs
qui acceptent de faire passer le développement collectif avant leur
confort individuel. La culture du travail qui se met alors en place
est largement inspirée de principes militaires : décision
centralisée, verticale du pouvoir et dévouement total à
l’entreprise
qui, comme une armée,
fait office de «seconde
famille».
Importants «chaebols»
ou start-up
débutantes,
les entreprises
coréennes
restent aujourd’hui régies par cette culture rigide et
autoritaire. Avec une moyenne de plus de 2000 heures travaillées en
2017 – soit environ 30% de plus qu’en France sur la même année
-, les salariés
sud-coréens
travaillent bien plus longtemps que leurs collègues d’autres
économies développées.
Il y avait déjà des luttes de longue date
de syndicalistes et d’ouvriers pour améliorer les
conditions de travail. Dans la bande dessinée coréenne, appelée
manhwa, ces sujets avaient déjà été abordés comme dans
Le Parfum des hommes, de Kim Su-bak
en 2014. Cette œuvre raconte comment les employés des usines
de microprocesseurs de Samsung ont développé des
leucémies et la manière dont le groupe a tenté d’étouffer
les morts. Comme dans le film de July Jung, il s’agissait de
jeunes filles sorties du lycée issues de milieux plutôt
pauvres et ruraux. Au vu de cela, le Hell Joseon
est un terme utilisé par la jeunesse sud-coréenne pour
critiquer la situation sociale du pays. Il aurait
émergé sur la toile aux alentours de 2015. C’est une
contraction du mot Joseon,
qui désigne le dernier royaume, ayant duré de 1392 à 1897,
et du mot anglais hell – «l’enfer» –
pour parler de cette modernité sud-coréenne considérée comme
infernale. Comme le montre cette expression, cette modernité est
tiraillée entre la tradition, issue du Joseon, et l’enfer
de notre économie mondialisée qui crée des situations de vie
particulièrement complexes. Naître
en Corée du Sud équivaut à pénétrer un enfer où l’on est
immédiatement asservi par un système hautement réglementé,
dictant tout un parcours de vie. Une éducation onéreuse et un
service militaire obligatoire au sein d’une armée abusive sont la
norme.

Le
rayonnement de la Corée du Sud en tant que modèle d’enseignement
tend à éclipser les pans négatifs du système.
Il maintient que seules les personnes
riches et célèbres
parviennent à contourner ce système en mettant à profit leur
richesse et leurs contacts, tandis que les personnes
du tiers-état moderne
n’ont d’autre choix que de travailler comme des esclaves dans une
entreprise, ou de «se
réfugier dans la forteresse des bureaucrates en passant l’examen
de fonctionnaire».
Ceux
qui n’y parviennent pas sont condamnés à une vie de chômage ou à
une existence en marge de la société.
D’autres encore vont jusqu’à quitter leur terre natale dans
l’espoir de pouvoir trouver la liberté à l’étranger. Les
jeunes,
qui ont vu leurs parents
vivre dans ces conditions, sont de plus en plus nombreux à refuser
ce système voire à oser faire quelque chose d’impensable
jusqu’ici : démissionner. Selon une récente enquête du
ministère
du Travail de
Corée du Sud, leur temps de travail idéal serait de 42 heures
par semaine. D’ailleurs, en 2017, Directeur
Kim,
un feuilleton sur les affres de la vie au bureau, a rencontré un
succès inattendu en Corée du Sud, sur la chaîne nationale KBS,
c’est l’histoire d’un employé
qui a pour projet d’arnaquer son entreprise
pour ensuite partir pour le Danemark et son État-providence !
Les conditions de travail en Europe font, en effet, rêver, et
beaucoup de Sud-Coréens
cherchent à s’expatrier. tandis qu’une BD intitulée C’est
une allergie au travail
fait un carton en librairie. Elle montre de jeunes
employés
en apparence souriants, actifs, mais qui, en réalité, ne rêvent
que de démissionner et de dire leurs quatre vérités
à des
patrons
infects.
Les œuvres qui moquaient les travers de la vie en entreprise
existaient déjà, mais dans cette BD,
c’est l’essence même du travail qui est critiquée et présentée
comme absurde et aliénante. Dans un long article sur le sujet, le
quotidien Korea
Times
note aussi que se multiplient
les livres
qui ont pour sujet comment démissionner.
En Corée du Sud, la relation au travail est, peu à peu, en train de
changer, là où tout sacrifier à son emploi a longtemps été la
norme. Il n’est pas rare aussi de tomber sur des posts de forums
rédigés par des Coréens
faisant part d’un sentiment de lassitude : ils se sentent comme
coincés au sein d’une économie impitoyable où seul un petit
nombre de chanceux
peut prétendre à une place dans une université
d’élite,
et plus tard à un emploi stable et correctement rémunéré au sein
d’une entreprise
prestigieuse.

La
Corée du Sud, qui est une grande puissance mondiale, est pourtant
très mal classée aux niveaux des indicateurs de qualité de vie de
l’OCDE
et a un des taux de suicide les plus élevés au monde. En Corée, il
y a un système de contrôle social, influencé par les valeurs du
néoconfucianisme,
dans lequel on est positionné dans la société en fonction de sa
classe d’âge et, particulièrement, de son année de naissance. On
ne peut véritablement se nommer «amis»,
s’appeler par le prénom et se tutoyer qu’avec ceux qui sont nés
la même année. Cela va créer des relations de pouvoir qui
aggravent le poids de la hiérarchie
dans la société
coréenne.
La Corée du Sud est déjà l’un des pays où l’on travaille le
plus au monde, plus de 1900 heures par an en moyenne. Près de 400 de
plus que la France et 300 de plus que le voisin japonais. Les
journées au bureau sont littéralement interminables :
certaines
grandes entreprises
disposent même de dortoirs où passer la nuit, et travailler le
wee-kend est loin d’être rare. C’est le
secret de la croissance économique spectaculaire du pays depuis cinq
décennies : des générations de Sud-Coréens ont
sacrifié toute vie personnelle et n’ont pris que quelques jours de
congés par an pendant toute leur carrière.
D’ailleurs,
selon une étude menée par Gapjil
119,
une association qui milite contre les abus de pouvoir et les mauvais
traitements au travail, 59 % des personnes
interrogées
ont déclaré ne pas avoir été payées pour les heures
supplémentaires qu’elles avaient effectuées. Le surmenage qui en
découle engendre des problèmes de santé, qui vont du mal de dos à
la dépression et pire encore : “Des
heures de travail excessives ont été associées à un risque accru
de suicide en Corée du Sud. C’est la première cause de décès
chez les personnes âgées de 10 à 39 ans.”
Mais les jeunes
générations,
elles, tolèrent de moins en moins bien ces horaires impossibles, les
humiliations quotidiennes, la très forte hiérarchie,
ou encore l’obligation d’aller prendre une cuite le soir avec son
patron
quand celui-ci l’ordonne, alors qu’en même temps, la
précarité et le risque d’être, de toutes façons, licencié,
ont beaucoup augmenté. Selon un récent sondage, 83 %
des Sud-Coréens
se sentent déprimés sur le lieu de travail !

Les
grands
conglomérats coréens,
tels que Samsung
ou Hyundai,
restent toujours les entreprises
les plus recherchées par les jeunes
diplômés,
en raison des salaires élevés, et aussi du prestige social attaché
à de tels emplois. Mais en même temps, on observe un nombre
croissant de jeunes
qui refusent de tels choix de carrière. Ce refus s’exprime par
exemple dans l’extraordinaire boom des startups
depuis quelques années : créer son entreprise
est devenu à la mode, alors que c’était un choix autrefois mal vu
socialement. Bon nombre de jeunes
diplômés
préfèrent être leur propre patron. En mars 2024, le gouvernement
a voulu étendre ces plages pour instaurer la semaine de 69 heures,
suscitant la protestation des syndicats
et des jeunes.
Face à la contestation, le gouvernement a
retiré son projet et travaillé sur d’autres propositions
pour la fin de l’année. Les inquiétudes étaient toujours vives.
En 2025, la Corée du Sud s’inquiète pour ses jeunes qui
décident de faire une pause dans leur vie professionnelle et
arrêtent volontairement de chercher un emploi. Malgré leurs très
bons diplômes, ils sont maintenant des centaines de milliers
dans cette situation. Déçus par leur dernier travail et épuisés à
l’idée de passer des entretiens pour un nouveau poste, ils
expliquent qu’ils sont en pause pour un temps indéfini. Ils
pointent surtout les très mauvais salaires, la pression de la
hiérarchie ou alors le climat entre collègues de travail.
Une forme de burn-out pour ces jeunes coréens qui estiment
également ne pas être récompensés de toutes ces années passées
dans un système éducatif coréen ultra-compétitif, où ils
ont dû bachoter à l’école puis dans les cours de
soutien tous les soirs et même le week-end. Pour
les sociologues,
c’est presque une rébellion passive.
Pour
aller plus loin, je vous conseille ces lectures qui m’ont beaucoup
aidé :
https://asialyst.com/fr/2018/04/06/coree-du-sud-fin-culture-obsessionelle-travail/,
https://bonjour-coree.org/hell-joseon/,
https://www.courrierinternational.com/article/surmenage-en-coree-du-sud-la-semaine-de-69-heures-ne-passe-pas,
https://www.franceinfo.fr/replay-radio/bientot-chez-vous/en-coree-du-sud-des-centaines-de-milliers-de-jeunes-arretent-de-travailler-epuises-par-les-mauvais-salaires-et-la-pression-hierarchique_7596341.html,
https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/about-kim-sohee-fait-bouger-les-choses-pour-les-stagiaires-en-coree-du-sud_216202.html,
https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20170227-coree-sud-travail-emploi-jeunes-sacrifier-serie-tele-bd-horaires-allergie-ex,
https://www.rfi.fr/fr/podcasts/grand-reportage/20231107-en-cor%C3%A9e-du-sud-une-vie-au-travail,
et
https://www.telerama.fr/television/comment-about-kim-sohee-illustre-la-violence-symbolique-et-le-controle-social-en-coree-du-sud-7017731.php.
Merci !
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