Amis

samedi 22 août 2026

Les mangas de l’été (3)

Continuons les mangas de l’été avec le manga Ribon no Kishi d'Osamu Tezuka, connu sous le nom de Princesse Saphir en France, a d'abord été pre-publié dans le magazine Shōjo Club entre janvier 1953 et janvier 1956, et est sorti en 3 volumes reliés. Delcourt a édité l'édition prestige de cette œuvre culte en France. Précurseur du genre shōjo, il a défini les codes de la narration féminine et de l’aventure épique, influençant des générations d’auteurs. Ici, dans le royaume de Silverland, seul un prince peut régner. Saphir devra cacher son identité pour sauver son royaume pour déjouer les complots de son oncle, le duc Duralmine, Saphir doit constamment cacher sa véritable identité. Le duc et son fils Plastic multiplient les pièges pour la démasquer et s'emparer du trône. Mais l'arrivée d'un prince charmant vient bouleverser cet équilibre fragile, réveillant en Saphir des désirs féminins qu'elle avait jusque-là réprimés.Princesse Saphir est l'œuvre d'Osamu Tezuka, figure majeure du manga et pionnier de l'animation japonaise. Le second volume rassemblera également le mangaLes Enfants de Saphir, la suite directe de l'histoire. Créateur prolifique, Tezuka a également signé des histoires variées telles que Le Roi Léo, Phénix l'oiseau de feu, La Vie de Bouddha ou encore Ayako. Visuellement, le manga se distingue par des dessins expressifs, typiques du style de son auteur. Les décors inspirés des contes européens plongent le lecteur dans l'univers féerique et théâtral du royaume de Silverland. Une adaptation en anime de 52 épisodes, produite par le studio Mushi Production, a été diffusée pour la première fois en avril 1967 au Japon, et en France en février 1975 sur TF1. Elle a révolutionné le genre du shōjo et connaîtra un succès international à sa diffusion dans les différents pays. Un film d’animation prévu sur Netflix en août 2026 est produit en collaboration avec la maison de production Twin Engine(Kaguya princesse cosmique), le film The Ribbon Hero marque les débuts en tant que réalisateur de long-métrage pour Yūki Igarashi, au sein de son tout nouveau studio d’animation, OUTLINE. Un projet ambitieux qui rend hommage aux racines de l’animation japonaise tout en les modernisant à travers une adaptation libre. 


… avec
Suterare Josei no Isekai Gohan Tabi, une série de web romans japonais écrite par Yoneori. Initialement prépublié sur la plateforme de publication en ligne Shōsetsuka ni Narō de juin 2019 à février 2021, le web roman a ensuite été repris par Fujimi Shobo, qui a commencé sa publication en light novel sous son label Kadokawa Books en avril 2020, avec des illustrations d'Akane Nito  six volumes sont parus en mai 2024. Dans celui-ci, Rin, une sainte invoquée dans un autre monde puis abandonnée, utilise ses pouvoirs pour invoquer un camping-car et poursuit son périple en tant que porteuse et cuisinière pour les aventuriers. Cette œuvre de fantasy nous conte un voyage gastronomique hors du commun, délicieux et amusant, avec un pitch simple celui de chasser, pêcher, de faire des grillades et de se régaler, en explorant un autre monde à bord d'un camping-car tout équipé et profiter du grand air. Une adaptation en manga, illustrée par Nana Kogami, a débuté sa prépublication sur le site web B's Log Comic d’Enterbrain en septembre 2020 et compte quatre volumes en mai 2025. Une adaptation en série télévisée d'animation, produite par EMT Squared, est diffusée depuis le 6 juillet 2026 sur Tokyo MX, BS NTV, CBC TV, et AT-X. En mars 2026, la série s'était vendue à plus de 600 000 exemplaires. 

 

… avec
Yōjo Senki, un light novel éponyme écrit par Carlo Zen et illustré par Shinobu Shinotsuki, publié à partir d’octobre 2013 par l’éditeur japonais KADOKAWA. Le roman connaît aussi une adaptation en manga par Chika Tojo, prépublié dans le magazine Monthly Comp Ace du même éditeur depuis avril 2016. Une adaptation en anime remarquée intitulée Yōjo Senki: Saga of Tanya the Evil a également vu le jour, avec une première diffusion le 6 janvier 2017. Il s'agit de la première production du studio NUT, composé en grande partie de talents issus des studios Gainax et Madhouse. La série raconte l'histoire d'une employée de bureau dont la réincarnation en Tanya, personnage principal d'une version alternative de la Première Guerre mondiale, la condamne à un cycle de réincarnations sans fin. Souhaitant éviter une mort naturelle, Tanya doit se forger un ego sanguinaire et sadique afin d'intégrer le Corps des Mages de l'Empire et devenir ainsi une ennemie apparemment indestructible. Il est intéressant de noter un changement de ton marqué entre le light novel, le manga et l'adaptation en anime (comme en témoigne l'évolution graphique du character design). Ainsi, l'univers devient progressivement plus sombre et plus brutal, une évolution qui se reflète dans l'interprétation de tous les personnages. La série animée sera suivie par un film en 2019. Un manga dérivé, Yōjo Senki Restaurant, est paru en décembre 2017. Le 16 novembre 2021, un livre audio du premier volume, Deus lo Vult, est sorti sous le label Yen Audio (fruit d'un partenariat entre Yen Press et Hachette Audio). Il est narré par Monica Rial elle-même, qui adopte la voix de Tanya lorsqu'elle lit les répliques du personnage éponyme. Parmi les autres œuvres traitées de la sorte, on compte Overlord (2012) et Sword Art Online, également narrés par les comédiens de doublage anglophones de leurs personnages principaux respectifs. Quatre ans après l’annonce de sa production en 2021, l’anime Yōjo Senki: Saga of Tanya the Evil saison 2 précise enfin sa diffusion pour 2026 au Japon avec une équipe créative largement fidèle à l’original. La série s'était vendue à 1 million d'exemplaires au total en décembre 2016, juste avant l’adaptation en anime télévisé, à 1,6 million d'exemplaires en février 2017, après la diffusion de l'anime, à 4 millions d'exemplaires en janvier 2019, juste avant la sortie du film, et à plus de 9,5 millions d'exemplaires en décembre 2021. Elle s'est classée 3e dans la catégorie romans/livres de poche de l'édition 2018 de «This Light Novel is Amazing!»

 

… avec
Skeleton Knight in Another World, Initialement lancé par Ennki Hakari sur le site d'autopublication Shōsetsuka ni Narō en octobre 2014, le web novel Gaikotsu Kishi-sama, Tadaima Isekai e Odekake-chū a ensuite été acquis par Overlap qui l'a publié au format papier en light novels illustrés par KeG dès juin 2015 sous son label Overlap Novels. Le protagoniste, «Ark», s'endort en jouant à un MMORPG et se réveille dans un lieu étrange et inconnu, sous l'apparence de son personnage de jeu. Il a désormais la forme d'un «chevalier squelette», revêtu d'une armure mais ne possédant qu'un squelette à l'intérieur. Il décide donc de profiter de l'autre monde tout en restant discret pour ne pas être traqué comme un monstre, mais, de par sa nature bienveillante, il ne peut ignorer le mal qu'il voit devant lui et finit par rétablir l'ordre dans le monde au cours de son voyage. Les volumes 2, 3 et 5 du livre ont tous atteint la 7e place du classement hebdomadaire des light novels de Shosen Book Tower. Dans «Kono Manga ga Sugoi! 2017», il a été décrit comme «une aventure palpitante suivant le chevalier squelette bienveillant qui donne un coup de main chaque fois qu'il y a un problème. C'est exaltant de le voir vaincre à lui seul des méchants grâce à son maniement de l'épée et à la magie qu'il a perfectionnée grâce aux jeux vidéo.» Une adaptation en manga, illustrée par Akira Sawano, est prépubliée depuis février 2017 sur le site Comic Gardo des mêmes éditions a le but de partager la joie de découvrir l'œuvre originale de Hakari et KeG à plus de monde. On compte 10 volumes de light novels et 14 volumes de mangas disponibles en librairie japonaise. La première saison de l'anime télévisé, diffusée d'avril à juin 2022, a captivé les téléspectateurs grâce à son intrigue simple du bien contre le mal, dans laquelle le protagoniste vainc rapidement le mal grâce à une puissance écrasante, et à ses personnages attachants et humains, dont Ark, et s'est conclue avec un grand succès. L’attente a touché à sa fin pour les fans de Skeleton Knight in Another World. La saison 2 de l’anime, également connue sous le titre Gaikotsu Kishi-sama saison 2, est diffusée depuis le 6 juillet 2026 au Japon. Cette suite très attendue fait suite à la confirmation de sa production en décembre 2024. La série à succès s'est vendue à plus de 3,3 millions d'exemplaires au total (imprimés + numériques). Les livres dérivés continuent de paraître, et cette série extrêmement populaire ne cesse de gagner de nouveaux fans. 

 

… avec
Reiwa no Dara-san, le manga original de Haruomi Tomotsuka qui a d'abord commencé en webcomic sur son compte X en octobre 2021 avant d'être prépublié depuis mars 2022 sur le site ComicWalker des éditions KADOKAWA et sur le site Nico Nico Seiga. Le manga compte 7 volumes disponibles en librairie japonaise au 23 décembre 2025. En France, le manga est publié aux éditions Vega sous le nom de Dame Dara de Reiwa et compte 4 volumes disponibles au 7 mai 2026. C'est une comédie occulte qui met en scène les interactions entre Dara un être surnaturel mi-humain, mi-serpent, craint depuis l'Antiquité comme une déesse vengeresse, et un frère et une sœur, Hinata et Kaoru, qui ne se laissent pas intimider par elle. Les intrépides sœurs sèment la pagaille chez le surnaturel, et Dara doit être sérieuse pour elles, son passé tragique, et les frères et sœurs à l'esprit libre lui permette de vivre une vie quotidienne à la fois exubérante et touchante dans une œuvre où relation et chaos sont de mise. Initialement, l'œuvre était basée sur «Kankandara», qui est devenu célèbre sur le fil «Scary Stories» du forum occulte de 2channel, mais le nom a été changé en «Yamatagi Madara» pour la sérialisation commerciale. Il a remporté la première place dans la catégorie horreur du concours «Tout le monde décide ! La 1re élection générale du manga» de Nico Nico Manga. Il a été finaliste du concours «DeraComi ! 5» (2024) de Sanyodo Shoten. Il s'est classé 13e et 14e dans la catégorie web manga aux Next Manga Awards en 2022 et 2023. La diffusion de l’adaptation animée a débuté le jeudi 2 juillet 2026 sur TOKYO MX, Kansai TV, BS Nittele, AT-X et d'autres chaînes. Il a également été décidé qu'elle serait diffusée en avant-première et au plus vite sur les plateformes d'accès anticipé d'Anime Store et ABEMA. L ‘équipe d’animation a fait son possible pour être fidèle au manga original.

 

… avec
Tenmaku no Jaadūga, qui est prépubliée depuis septembre 2021 au sein du magazine Mystery Bonita et le service numérique Souffle des éditions Akita Shoten. Le manga comptera 5 volumes disponibles au Japon au 16 avril 2025. En France, le manga est disponible aux éditions Glénat sous le nom de Jaadugar - La légende de Fatima et compte 5 volumes disponibles au 19 novembre 2025. L'histoire s'inspire de Fatima Khatun, proche confidente de Dregene, sixième impératrice d'Ögedei, deuxième empereur de l'Empire mongol. L’œuvre met surtout en avant l’histoire de deux femmes qui secouent l’empire mongol. Entre drame historique, quête de connaissance et désir de vengeance, le manga se démarque déjà par son ton mature et son identité unique, c’est une expérience singulière, mêlant apprentissage, tragédie et épopée historique. Une adaptation en série télévisée animée produite par Science Saru est diffusée depuis le 4 juillet 2026 sur ANN (TV Asahi), BS Asahi, AT-X, CS TV, Asahi Channel 1, et Animax. L'idée de faire quelque chose d'inédit avec une réinterprétation respectant la culture mongole qui a conduit à l'adaptation en anime fortement inspiré de l’œuvre originale, trouvant un terrain d'entente avec «l'époque moderne» et afin de donner «de l'espoir» aux spectateurs. La série a été nommée pour un prix Manga Taisho en 2023 et 2024 et est arrivée en tête du classement féminin du guide de manga Kono Manga ga Sugoi! en 2022.

 

avec Super no Ura de Yani Sū Futari, a commencé comme un webtoon publié sur X (alors Twitter) en mars 2022 par l’auteur et illustrateur Jinushi. dont la publication a recueilli un total de 280 000 «J'aime» pour son premier chapitre et est devenu un sujet de conversation important, Face à l’accueil enthousiaste du public, la série a ensuite intégré le magazine Monthly Big Gangan de Square Enix dès juillet 2022, confirmant son potentiel commercial. Aujourd’hui, huit volumes ont été publiés au Japon. Six d’entre eux sont déjà disponibles en anglais sur le site officiel de l’éditeur. Le septième volume en version anglaise est quant à lui attendu pour le 7 juillet 2026 et peut d’ores et déjà être précommandé. L'histoire est centrée sur Sasaki, un homme d'une quarantaine d'années pris au piège d'un environnement de travail difficile, avec des supérieurs et des clients exigeants. Le seul rayon de soleil dans sa vie est Yamada, la caissière souriante d'un supermarché qu'il fréquente régulièrement. Un jour, ne la trouvant pas, il rencontre Tayama, une personne totalement différente, derrière le supermarché, lors d'une pause cigarette. Malgré l'attitude froide et taquine de Tayama, Sasaki parvient à nouer une amitié avec elle. Ce que Sasaki ignore, c'est que Tayama et Yamada sont en réalité la même personne. L’auteur fut conseillé par son éditeur de «dessiner un court manga pour s’exercer à l’écriture créative», ce qui donna naissance à cette œuvre, et l’auteur souhaitait créer une œuvre plus réaliste et, ayant une expérience dans le service client et la vente, c’est pourquoi l’histoire se déroule dans un supermarché. Elle a beaucoup de charme malgré l'absence d'effets tape-à-l'œil, auxquels s’ajoute des expressions dignes d'un manga et son atmosphère chaleureuse, le charme des personnages secondaires et parmi ses qualités attrayantes la façon dont les gens prennent soin les uns des autres, quelles que soient les circonstances, est touchante. La série s'est classée septième dans l'édition 2023 de la liste «Kono Manga ga Sugoi!» de Takarajimasha, qui recense les meilleurs mangas pour lecteurs masculins. Elle s'est également classée huitième au 16e Manga Taishō. La série a été classée quatrième dans la liste nationale des bandes dessinées recommandées par les employés des librairies en 2023 et première dans la liste nationale des bandes dessinées recommandées par les éditeurs en 2023. En 2026, la série a été nominée dans la catégorie Daruma du meilleur manga aux Japan Expo Awards. L’adaptation animée de Production Asahi a bénéficié d’une diffusion anticipée surprenante dès le 3 juin sur Abema et Crunchyroll avant d’être diffusée depuis le 9 juillet sur NN (TBS), et AT-X. En janvier 2026, le manga comptait plus de 3 millions d'exemplaires en circulation.

 

Enfin, avec
The World is Dancing, le manga de Kazuto Mihara qui a été prépublié de mars 2021 à octobre 2026 dans les pages du magazine Weekly Morning des éditions Kōdansha, avec une histoire compilée en six volumes. En France, les six volumes du manga sont tous sortis aux éditions VEGA-Dupuis entre janvier et décembre 2024. Se déroulant durant la période Muromachi, l'histoire suit Zeami Motokiyo (connu dans sa jeunesse sous le nom d'Oniyasha), une figure centrale du développement du théâtre Nō, en 1374, une période tumultueuse marquée par le conflit entre les cours du Sud et du Nord. Dans ce contexte d'instabilité politique et de bouleversements sociaux, Oniyasha cherche à s'exprimer pleinement au sein de la troupe de son père, Kan'ami. Plutôt que de se conformer à la tradition, il aspire à saisir le «rythme du monde» par la danse. Cette œuvre relate son éveil artistique, sa relation avec le shogun Ashikaga Yoshimitsu et l'évolution philosophique du théâtre nō. Malgré ses six volumes seulement, il a marqué les esprits par la richesse de son récit, la profondeur de ses thèmes toujours d'actualité, ainsi que les dures réalités d'une époque où la mort était une menace beaucoup plus immédiate. C'est une histoire de danse qui trouve un écho dans le monde d'aujourd'hui. Une adaptation en série télévisée animée produite par Cypic est diffusée depuis le 2 juillet 2026 sur Tokyo MX, BS Asahi, TVQ, SUN, KBS Kyoto, Mētele, HBC, Miyatele, et RCC, nous permet de découvrir la dynamique des danses et des chants, visibles uniquement en animation, et d'innombrables scènes émouvantes avec une distribution encore plus impressionnante, et une animation de haute qualité. 

 

Merci !

lundi 17 août 2026

L’enfer du travail en Corée du Sud


Sorti en Corée du Sud dans le courant du mois de février 2026, About Kim Sohee, nouveau long-métrage de July Jung (A Girl at My Door) qu’elle a présenté lors du dernier Festival de Cannes, est arrivé sur les écrans français, le mercredi 5 avril. Son histoire, inspirée d’un fait divers survenu en 2016, nous plonge dans l’enfer du monde de l’entreprise en Corée du Sud, pays à l’économie florissante.

 

De 1960 à 1995, l’économie de la Corée du Sud a crû de manière exponentielle et le pays multiplie son PIB par habitant par 10 environ. Tirée par les chaebols, ces conglomérats concentrés sur l’exportation, cette croissance est aussi possible grâce aux sacrifices de travailleurs qui acceptent de faire passer le développement collectif avant leur confort individuel. La culture du travail qui se met alors en place est largement inspirée de principes militaires : décision centralisée, verticale du pouvoir et dévouement total à l’entreprise qui, comme une armée, fait office de «seconde famille». Importants «chaebols» ou start-up débutantes, les entreprises coréennes restent aujourd’hui régies par cette culture rigide et autoritaire. Avec une moyenne de plus de 2000 heures travaillées en 2017 – soit environ 30% de plus qu’en France sur la même année -, les salariés sud-coréens travaillent bien plus longtemps que leurs collègues d’autres économies développées. Il y avait déjà des luttes de longue date de syndicalistes et d’ouvriers pour améliorer les conditions de travail. Dans la bande dessinée coréenne, appelée manhwa, ces sujets avaient déjà été abordés comme dans Le Parfum des hommes, de Kim Su-bak en 2014. Cette œuvre raconte comment les employés des usines de microprocesseurs de Samsung ont développé des leucémies et la manière dont le groupe a tenté d’étouffer les morts. Comme dans le film de July Jung, il s’agissait de jeunes filles sorties du lycée issues de milieux plutôt pauvres et ruraux. Au vu de cela, le Hell Joseon est un terme utilisé par la jeunesse sud-coréenne pour critiquer la situation sociale du pays. Il aurait émergé sur la toile aux alentours de 2015. C’est une contraction du mot Joseon, qui désigne le dernier royaume, ayant duré de 1392 à 1897, et du mot anglais hell«l’enfer» – pour parler de cette modernité sud-coréenne considérée comme infernale. Comme le montre cette expression, cette modernité est tiraillée entre la tradition, issue du Joseon, et l’enfer de notre économie mondialisée qui crée des situations de vie particulièrement complexes. Naître en Corée du Sud équivaut à pénétrer un enfer où l’on est immédiatement asservi par un système hautement réglementé, dictant tout un parcours de vie. Une éducation onéreuse et un service militaire obligatoire au sein d’une armée abusive sont la norme.

 

Le rayonnement de la Corée du Sud en tant que modèle d’enseignement tend à éclipser les pans négatifs du système. Il maintient que seules les personnes riches et célèbres parviennent à contourner ce système en mettant à profit leur richesse et leurs contacts, tandis que les personnes du tiers-état moderne n’ont d’autre choix que de travailler comme des esclaves dans une entreprise, ou de «se réfugier dans la forteresse des bureaucrates en passant l’examen de fonctionnaire». Ceux qui n’y parviennent pas sont condamnés à une vie de chômage ou à une existence en marge de la société. D’autres encore vont jusqu’à quitter leur terre natale dans l’espoir de pouvoir trouver la liberté à l’étranger.  Les jeunes, qui ont vu leurs parents vivre dans ces conditions, sont de plus en plus nombreux à refuser ce système voire à oser faire quelque chose d’impensable jusqu’ici : démissionner. Selon une récente enquête du ministère du Travail de Corée du Sud, leur temps de travail idéal serait de 42 heures par semaine. D’ailleurs, en 2017, Directeur Kim, un feuilleton sur les affres de la vie au bureau, a rencontré un succès inattendu en Corée du Sud, sur la chaîne nationale KBS, c’est l’histoire d’un employé qui a pour projet d’arnaquer son entreprise pour ensuite partir pour le Danemark et son État-providence ! Les conditions de travail en Europe font, en effet, rêver, et beaucoup de Sud-Coréens cherchent à s’expatrier. tandis qu’une BD intitulée C’est une allergie au travail fait un carton en librairie. Elle montre de jeunes employés en apparence souriants, actifs, mais qui, en réalité, ne rêvent que de démissionner et de dire leurs quatre vérités à des patrons infects. Les œuvres qui moquaient les travers de la vie en entreprise existaient déjà, mais dans cette BD, c’est l’essence même du travail qui est critiquée et présentée comme absurde et aliénante. Dans un long article sur le sujet, le quotidien Korea Times note aussi que se multiplient les livres qui ont pour sujet comment démissionner. En Corée du Sud, la relation au travail est, peu à peu, en train de changer, là où tout sacrifier à son emploi a longtemps été la norme. Il n’est pas rare aussi de tomber sur des posts de forums rédigés par des Coréens faisant part d’un sentiment de lassitude : ils se sentent comme coincés au sein d’une économie impitoyable où seul un petit nombre de chanceux peut prétendre à une place dans une université d’élite, et plus tard à un emploi stable et correctement rémunéré au sein d’une entreprise prestigieuse.

 

La Corée du Sud, qui est une grande puissance mondiale, est pourtant très mal classée aux niveaux des indicateurs de qualité de vie de l’OCDE et a un des taux de suicide les plus élevés au monde. En Corée, il y a un système de contrôle social, influencé par les valeurs du néoconfucianisme, dans lequel on est positionné dans la société en fonction de sa classe d’âge et, particulièrement, de son année de naissance. On ne peut véritablement se nommer «amis», s’appeler par le prénom et se tutoyer qu’avec ceux qui sont nés la même année. Cela va créer des relations de pouvoir qui aggravent le poids de la hiérarchie dans la société coréenne. La Corée du Sud est déjà l’un des pays où l’on travaille le plus au monde, plus de 1900 heures par an en moyenne. Près de 400 de plus que la France et 300 de plus que le voisin japonais. Les journées au bureau sont littéralement interminables : certaines grandes entreprises disposent même de dortoirs où passer la nuit, et travailler le wee-kend est loin d’être rare. C’est le secret de la croissance économique spectaculaire du pays depuis cinq décennies : des générations de Sud-Coréens ont sacrifié toute vie personnelle et n’ont pris que quelques jours de congés par an pendant toute leur carrière. D’ailleurs, selon une étude menée par Gapjil 119, une association qui milite contre les abus de pouvoir et les mauvais traitements au travail, 59 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas avoir été payées pour les heures supplémentaires qu’elles avaient effectuées. Le surmenage qui en découle engendre des problèmes de santé, qui vont du mal de dos à la dépression et pire encore : “Des heures de travail excessives ont été associées à un risque accru de suicide en Corée du Sud. C’est la première cause de décès chez les personnes âgées de 10 à 39 ans.” Mais les jeunes générations, elles, tolèrent de moins en moins bien ces horaires impossibles, les humiliations quotidiennes, la très forte hiérarchie, ou encore l’obligation d’aller prendre une cuite le soir avec son patron quand celui-ci l’ordonne, alors qu’en même temps, la précarité et le risque d’être, de toutes façons, licencié, ont beaucoup augmenté. Selon un récent sondage, 83 % des Sud-Coréens se sentent déprimés sur le lieu de travail !

 

Les grands conglomérats coréens, tels que Samsung ou Hyundai, restent toujours les entreprises les plus recherchées par les jeunes diplômés, en raison des salaires élevés, et aussi du prestige social attaché à de tels emplois. Mais en même temps, on observe un nombre croissant de jeunes qui refusent de tels choix de carrière. Ce refus s’exprime par exemple dans l’extraordinaire boom des startups depuis quelques années : créer son entreprise est devenu à la mode, alors que c’était un choix autrefois mal vu socialement. Bon nombre de jeunes diplômés préfèrent être leur propre patron. En mars 2024, le gouvernement a voulu étendre ces plages pour instaurer la semaine de 69 heures, suscitant la protestation des syndicats et des jeunes. Face à la contestation, le gouvernement a retiré son projet et travaillé sur d’autres propositions pour la fin de l’année. Les inquiétudes étaient toujours vives. En 2025, la Corée du Sud s’inquiète pour ses jeunes qui décident de faire une pause dans leur vie professionnelle et arrêtent volontairement de chercher un emploi. Malgré leurs très bons diplômes, ils sont maintenant des centaines de milliers dans cette situation. Déçus par leur dernier travail et épuisés à l’idée de passer des entretiens pour un nouveau poste, ils expliquent qu’ils sont en pause pour un temps indéfini. Ils pointent surtout les très mauvais salaires, la pression de la hiérarchie ou alors le climat entre collègues de travail. Une forme de burn-out pour ces jeunes coréens qui estiment également ne pas être récompensés de toutes ces années passées dans un système éducatif coréen ultra-compétitif, où ils ont dû bachoter à l’école puis dans les cours de soutien tous les soirs et même le week-end. Pour les sociologues, c’est presque une rébellion passive. 

 

Pour aller plus loin, je vous conseille ces lectures qui m’ont beaucoup aidé : https://asialyst.com/fr/2018/04/06/coree-du-sud-fin-culture-obsessionelle-travail/, https://bonjour-coree.org/hell-joseon/, https://www.courrierinternational.com/article/surmenage-en-coree-du-sud-la-semaine-de-69-heures-ne-passe-pas, https://www.franceinfo.fr/replay-radio/bientot-chez-vous/en-coree-du-sud-des-centaines-de-milliers-de-jeunes-arretent-de-travailler-epuises-par-les-mauvais-salaires-et-la-pression-hierarchique_7596341.html, https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/about-kim-sohee-fait-bouger-les-choses-pour-les-stagiaires-en-coree-du-sud_216202.html, https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20170227-coree-sud-travail-emploi-jeunes-sacrifier-serie-tele-bd-horaires-allergie-ex, https://www.rfi.fr/fr/podcasts/grand-reportage/20231107-en-cor%C3%A9e-du-sud-une-vie-au-travail, et https://www.telerama.fr/television/comment-about-kim-sohee-illustre-la-violence-symbolique-et-le-controle-social-en-coree-du-sud-7017731.php.

 

Merci 

Qu'allons nous voir ici ?

Ce blog s'intéressera avant tout à la question de l'historicité du roi Arthur durant les Dark Ages, une période de grands changeme...