
Christopher
Nolan,
dont L’Odyssée
est l’un des films les plus ambitieux, a
choisi
de transformer certains aspects du récit afin de livrer son
interprétation personnelle
portée par Matt
Damon,
Anne
Hathaway,
Tom
Holland,
Robert
Pattinson,
Zendaya
et compagnie, portant
sur les «peuples
de la mer»
que seraient Ulysse
et ses hommes
pour Sparte et Ithaque perpétuant le cycle de violence commencé à
Troie.
Certaines
choses manquent comme
les Phéaciens,
d’autres ont été ajoutées comme
Sinon
qui se trouve dans l’Énéide,
d’autres encore ont été fusionnées comme
l'île
de Calypso
et les Lotophages,
et
la transition à Ithaque,
ou modifiées comme
les Lestrygons,
Calypso,
Circé,
les Sirènes,
la ruse avec laquelle il a triomphé du Cyclope,
les
dieux
montrés de façon subtile et distante malgré la présence d’Athéna,
le
personnage d’Antinoos,
et le retour d’Ulysse…
Pourtant, l’Odyssée
comme le montre ce film repose sur un récit mythique qui a des bases
historiques et c’est ce que nous allons voir aujourd’hui.

Il
était une fois... Ulysse,
alias Odysseus
(en grec), l’un des héros victorieux de la
guerre de Troie.
Après dix années loin des siens et de sa patrie, il décide de
regagner son île natale d’Ithaque. Un retour jalonné de
rencontres avec des créatures
fabuleuses
et sans cesse retardé par de nouvelles épreuves dues à la haine du
dieu Poséidon
contre «l’homme
aux mille ruses»,
coupable d’avoir aveuglé son fils, le géant monstrueux Polyphème.
Voilà près de 2800 ans que le récit de ce périple merveilleux
irrigue l’imaginaire et les représentations artistiques de
l’Occident. L’Odyssée
– c’est-à-dire un poème attribué à Homère,
dont les
spécialistes ne s’accordent toujours pas sur la manière dont
L’Odyssée
a été composée, puisque certains pensent qu’elle résulte d’un
processus progressif, au cours duquel différents aèdes ont apporté
leur propre style aux récitations, jusqu’à ce que le récit soit
finalement rassemblé et mis par écrit, et d’autres estiment que
la cohérence de l’ensemble suppose un auteur unique, le poète
Homère, traditionnellement présenté comme aveugle, même si rien
ne garantit qu’un tel homme ait réellement existé,
composé sans doute au VIIIe
siècle avant notre ère et dont l’action se déroule encore 500
ans plus tôt – n’a cessé au fil des siècles de susciter les
interrogations sur la part respective du mythe, des traditions, de
l’histoire et de la fantaisie poétique… Dans les années 1870,
l’Allemand Heinrich
Schliemann,
homme d’affaires et pionnier de l’archéologie, inscrivit les
poèmes homériques dans l’histoire en identifiant les vestiges du
site d’Hissarlik en Turquie comme étant la légendaire cité de
Troie. En 1912, l’helléniste et géographe français Victor
Bérard
s’embarquait pour un voyage en bateau avec le photographe suisse
Frédéric
Boissonnas,
persuadé que l’Odyssée était
une description fidèle de la Méditerranée à l’âge du bronze et
qu’il pourrait dresser une cartographie des aventures d’Ulysse.
Il dut en rabattre un peu.
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Plus
généralement, il semble que les étapes du voyage d’Ulysse
sur fond d’aventures mythologiques nous éclairent sur la
Méditerranée de l’âge
du bronze
(entre le IVe
et
le Ier
millénaire
avant notre ère),
une période qui voit les différentes
civilisations de la région
entrer véritablement en contact, s’allier ou s’affronter. C’est
aussi l’époque où l’une des plus puissantes d’entre elles, la
civilisation
mycénienne
(à laquelle appartient Ulysse),
se lance à la recherche de métaux (notamment le cuivre et l’étain,
qui entrent dans la composition du bronze) et établit des routes
commerciales
vers la principale source d’approvisionnement, la mer Noire,
contrôlée par… la cité de Troie ! Des couches préservent
les preuves de destruction, y compris le feu dans Troie
VIIa
vers 1225 avant J.-C. et certains restes humains. En 2025, des
pelleteuses ont également fait état d'un tas de pierres de fronde
de l'âge du bronze devant un palais de Troie
VI
détruite vers 1250 avant J.-C. La
guerre de Troie
fut possible, car des sources de l’époque mentionnent l’existence
d’une confédération
mycénienne
regroupée sous le nom de royaume
d’Ahhiyawa
dans des textes hittites
produits vers 1400-1220 av. J.-C. et de Tanaja
dans des sources égyptiennes
du 15e
siècle avant notre ère. Les sièges sont aussi bien documentés à
la fin de
l'âge du bronze,
et des documents diplomatiques
du XIIIe
siècle avant notre ère provenant de l'empire
hittite
semblent attester de l'implication mycénienne en Anatolie
occidentale, ce qui conforte l'hypothèse d'une guerre composite. Il
faut dire que la société
mycénienne
se basait sur le prestige qui s'acquiert par le succès militaire, la
réputation et la loyauté des compagnons.
Et l’histoire du cheval
de Troie
circulait certainement très tôt : un pot trouvé sur Mykonos, daté
du VIIe
siècle avant J.-C., montre déjà des soldats emballés à
l'intérieur d'un cheval
en bois à roues.
Il y a quelques théories de premier plan pour ce qui a inspiré le
cheval.
Était-ce une
machine
de siège surnommé d'un animal, comme les armées
de l'époque l'ont souvent fait ? Ou, plus métaphoriquement,
représentait-il un tremblement de terre ? Poséidon
n’était pas seulement dieu de la mer, mais aussi de tremblements
de terre et des
chevaux.
Peut-être qu’un tremblement de terre a détruit la ville, et que
le cheval
est devenu une sorte de raccourci mythique – l’animal symbolique
de Poséidon
se tenant debout pour une ligne de faille ? Cependant, l'écrivain
espagnol Alfonso
Mañas
apporte aujourd'hui un éclairage révolutionnaire sur ce mystère,
ce dernier Spécialiste de l'Antiquité,
sort le livre "L'Odyssée : La
réalité derrière le mythe"
(disponible seulement en espagnol pour le moment) et dans celui-ci
nous dit que les Grecs
auraient ainsi abandonné sur le rivage un navire marchand de type
"hippos",
qui présentaient une caractéristique particulière : leur
proue était ornée d'une tête de cheval sculptée, apparemment
rempli de marchandises en signe de soumission, mais dissimulant des
soldats.
Les Troyens,
habitués à ces navires à tête de cheval,
l'auraient tiré dans leurs murs pour s'emparer du butin.

Des
découvertes archéologiques ont mis en avant la possibilité d’un
tel voyage. En juin 2025, le ministère
grec de la Culture
annonce la découverte d'un sanctuaire dédié à Ulysse
sur l'île d'Ithaque, l’actuelle île de Paliki. Ulysse
a inspiré un culte spirituel qui a perduré pendant mille ans. Les
fouilles archéologiques suggèrent que le culte du héros
homérique
a débuté vers le IXe
siècle avant J.-C., lorsque son périple tumultueux fut narré
oralement, et semble avoir pris de l'ampleur après la mise par écrit
de l'Odyssée
à la fin du VIIIe
siècle avant J.-C. À la
fin de l'âge du bronze,
la Grèce était composée de nombreux
royaumes
relativement petits, organisés autour de palais fortifiés tels que
Mycènes, Pylos, Tirynthe et Thèbes. Un souverain
contrôlant Ithaque et les îles voisines s'intégrerait aisément
dans ce vaste monde mycénien. Une épave
découverte en 2024 confirme les descriptions de navigation
astronomique de l'Odyssée, remettant en question le
commerce côtier et validant directement les descriptions de
navigation astronomique de l'Odyssée. Ces découvertes
suggèrent que l'Odyssée pourrait refléter des
réalités géographiques et historiques de l'Âge du Bronze.
Les Mycéniens entretenaient des réseaux commerciaux
qui s'étendaient sur toute la Méditerranée orientale. Des
découvertes archéologiques attestent de contacts avec Chypre,
l'Égypte, le Levant, la Sicile et le sud de l'Italie. Bien qu'Homère
agrémente ces voyages de rencontres avec des monstres et des
enchanteresses, le propos sous-jacent est réaliste : les
dirigeants de l'élite voyageaient beaucoup par mer et
s'attendaient à ce que les contacts avec l'étranger soient porteurs
d'opportunités comme de dangers notamment en Italie du Sud et en
Sicile qui ont reçu la plus grande quantité de produits mycéniens
en Occident, où des sites côtiers et des comptoirs ont servi de
relais pour les navigateurs égéens dès le Bronze récent,
en Sardaigne qui est une île clé pour l'approvisionnement en
métaux, notamment le cuivre, où des objets d'inspiration égéenne
ont été mis au jour, et des
traces en péninsule ibérique plus limitées mais bien réelles de
contacts et de céramiques mycéniennes attestent d'une navigation
audacieuse bien avant l'expansion phénicienne.
Et pour l’île de Corfou où on situe le pays des Phéaciens,
voit dans la
tombe à tholos de Parga, le témoignage d'une activité mycénienne
régionale plus proche. Et des études publiées dans
Basin Research et Current Biology
suggèrent que deux des monstres les plus célèbres du texte,
Charybde et Scylla d'un côté dans le détroit de Messine,
entre la Calabre et la Sicile, qui seraient deux systèmes de failles
qui se font face de part et d'autre du détroit, et leur interaction
provoque une sismicité élevée, un enfoncement continu du plancher
marin, et des courants tidaux atteignant 3 m/s, amenant des
conditions de navigation extrêmement dangereuses pour un navire à
rames antique, le Cyclope de l'autre qui serait inspiré de
crânes d'éléphants nains (Elephas falconeri) de
l'Âge de glace, pourraient avoir eu une réalité géologique
et paléontologique. Les Sirènes, dont le chant attire les
marins à leur mort, ont été interprétées comme des récifs
perfides et des hauts-fonds de la Méditerranée qui ont coulé
beaucoup d'un navire égaré. Aucune de ces découvertes ne prouve
qu'Ulysse a existé. Ensemble, elles indiquent qu'Homère
semblait décrire un monde réel.

L'Odyssée,
transmise oralement pendant quatre siècles avant d'être fixée par
écrit vers le VIIIe
siècle av. J.-C. selon les travaux fondateurs du philologue Milman
Parry
(L'Épithète traditionnelle chez Homère,
Les Belles Lettres, 1928), encode des réalités géographiques,
maritimes et naturelles du monde méditerranéen de l'Âge
du Bronze. Ce
que les aèdes
chantaient depuis des générations n'était peut-être pas une
invention — c'était une mémoire. Au
vingtième siècle, le roman moderne s'empare du mythe d'Ulysse,
et des œuvres se dégagent, Ulysses
de James
Joyce
(1922), Naissance de l'Odyssée
de Jean
Giono
(1930), Strändernas Svall
d'Eyvind
Johnson
(1946),
Le
Mythe de Pénélope
d’Alain
Peyrefitte
(1949),
L’Ignorance
de Milan
Kindera
(2005), L’Odyssée de Pénélope
de Margaret
Atwood
(2005), et
Beaucoup
de Jours
de Philippe
Forest
(2011), qui sont une relecture du récit homérique. À
la télévision, la série d'animation franco-japonaise Ulysse
31
(1981-1982) transpose les aventures d’Ulysse
dans l’espace, alors que la série Odysseus
(2013) montre le retour d’Ulysse.
Avant
le film de Christopher
Nolan,
L'Odyssée
avait déjà été adaptée au cinéma plusieurs fois. La toute
première date des débuts du cinéma, en 1905. C’était un film
muet de quatre minutes qui s’appelait L’Île
de Calypso
ou Ulysse et le géant Polyphème.
Mais l’adaptation d’Ulysse
qui est celle qui a, pour la première fois, cartonné, est sortie en
1954, Kirk
Douglas
jouait le rôle-titre, ou encore la mini-série plus sombre L’Odyssée
du réalisateur italien Franco
Rossi
en 1968 avec Irène
Papas.
La dernière adaptation est récente, en 2024, et s’appelait "The
Return, Le Retour d’Ulysse",
avec, entre autres, Juliette
Binoche.
Pour
aller plus loin, je vous conseille ces lectures qui m’ont beaucoup
aidé : Gert
Jan van Wijngaarden,
Use
and Appreciation of Mycenaean Pottery in the Levant, Cyprus and Italy
: (ca. 1600-1200 BC),
Amsterdam University Press, Janvier, 2002,
Andrea Vianello,
Late Bronze Age
Mycenaean and Italic Products in the West Mediterranean: A Social and
Economic Analysis,
Unversity South Florida, 2005, Selene
E. Psoma,
Corcyra: a
city at the edge of two Greek worlds,
Meletemata, 83,
Brepols, 2022, Alexandra
Barbot et Jean-Luc
Guidoin,
Le
voyage d’Ulysse en Méditerranée, du mythe à la science, France
5, 2025 (documentaire), et
https://www.francetelevisions.fr/et-vous/notre-tele/les-programmes-a-ne-pas-rater/science-grand-format-le-voyage-dulysse-en-mediterranee-51611,
https://nouvelles.univ-rennes2.fr/article/lodyssee-voyage-dun-mythe-cinema,
https://www.bbc.com/future/article/20260717-the-cult-that-worshipped-odysseus,
https://www.esquire.com/entertainment/movies/a73246708/is-the-odyssey-a-true-story/,
https://www.historyextra.com/period/ancient-greece/odysseus-real-history-odyssey-matt-damon/,
https://www.historyextra.com/period/ancient-greece/odyssey-true-story-historical-accuracy-christopher-nolan/,
https://www.linternaute.com/actualite/id/10994030-.../,
https://www.nationalgeographic.fr/histoire/culture-etats-unis-la-prohibition-visait-a-proteger-les-femmes-elle-leur-a-permis-de-s-emanciper,
https://www.science-et-vie.com/science-et-culture/lodyssee-comment-homere-sest-inspire-du-monde-reel-pour-ecrire-son-texte-transformant-les-failles-geologiques-en-imposants-cyclopes-249390.html,
et
https://www.vanityfair.fr/article/lodyssee-differences-film-christopher-nolan-livre.
Merci !
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