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lundi 30 juin 2025

La Bête du Gévaudan, entre superstition, terreur et bêtes tueuses

En cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, si à la cour de Louis XV, le siècle est «des lumières», le Gévaudan (la Lozère actuelle) est une province pauvre et isolée aux landes battues par les vents qui se caractérise par des sols ingrats, un climat rigoureux, des voies de communication inexistantes ou en mauvais état, un pays de petits bergers et de loups, mais aussi de paysans vivant dans une grande misère, mais en quasi-autosuffisance avec l’élevage d’ovins et bovins, la culture du seigle et de fourrage, les potagers, au cœur de la Lozère, où la religion est omniprésente pour un peuple hanté les superstitions et la peur du diable. Dans cette ruralité austère, les curés de campagne jouaient un rôle essentiel en tenant les registres paroissiaux. C’est alors qu’une Bête répand la terreur, elle aurait commis ses ravages dans le Dauphiné entre 1762-1763 avant de migrer vers Langogne, elle serait des loups venus d’Allemagne qui auraient pris goût à la chair humaine durant la guerre de Sept ans en dévorant les cadavres, puis en attaquant et en dévorant les blessés dans les champs de bataille.

 


Au printemps 1764, une femme est attaquée près de Langogne, en Gévaudan, par une «bête» que ses bœufs parviennent à mettre en fuite, même si elle a attaquée des hommes avant. Le 30 juin 1764, une petite bergère, Jeanne Boulet est tuée et dévorée. Durant l’été, les victimes s’allongent, ce sont des enfants ou des jeunes gens, le plus souvent des filles. Il s'agit généralement d'individus occupés à garder les troupeaux. Parmi ceux qui l’ont vue, personne n’a reconnu un loup lors des attaques mais pour autant il n’y a pas eu non plus de description fantasmagorique donnée par les gens du Gévaudan à l’époque, ils évoquaient une bête qui ressemble à un loup, mais avec une tête plus allongée, une gueule énorme, une raie noire sur le dos. Ce qui les a étonnés, c’est qu’en temps normal, le loup ne s’attaque pas à l’homme. Il dévore des animaux de la ferme, de jeunes agneaux, de jeunes veaux. Là, surprise, non seulement, le loup continue à manger du gibier et des animaux de basse-cour, mais il s’attaque à des humains et notamment à de jeunes enfants, qui étaient une proie relativement facile. Cela s’explique parce que les enfants de cette époque n’avaient pas la taille des enfants d’aujourd’hui, ils étaient beaucoup plus petits. La Margeride était une région de malnutrition. Ces enfants étaient chétifs, malingres, c’était une proie toute désignée pour les loups anthropophages. Des battues sont organisées à l’initiative de Lafont, subdélégué de l’intendant du Languedoc, mobilisant des centaines, voire des milliers de paysans et de chasseurs, aux environs de Langogne, dans la forêt de Mercoire, etc., mais la Bête se moque des chasseurs, attaquant le soir des chasses, en dehors des zones de battues. L’inefficacité répétée des autorités qui avec plus ou moins de bonheur et de bonne volonté, elles tentent de se coordonner pour courir sus aux agresseurs et les neutraliser, mais leur insuccès chronique ajoute à la fabrication du mythe de cette insaisissable Bête du Gévaudan. Lafont propose aussi l’armement des paysans et le regroupement des pâturages pour éviter que les bergers ne fussent seuls. Bientôt l'animal féroce, pourchassé, quitte les parages de Langogne, s'en va vers l'ouest. À partir de là (automne 1764), les ravages ne cessent de s'étendre : chaque mois ou presque, plusieurs personnes (enfants, adolescents, femmes et vieilles femmes) sont égorgées et dévorées en Gévaudan et dans le sud de l'Auvergne. Une bête qui est partout et nulle part, qui tue puis se volatilise. On convient même que l'assassin a sans doute des complices aussi étranges que lui; on relève des traces bizarres, des types d'attaque inouïs, des malices clairement intentionnelles. Les responsables politiques locaux ne parvenant pas à mettre fin à ces attaques de jeunes filles, l’un d’eux s’est décidé à écrire à Paris pour expliquer qu’un monstre s’attaquait à la population. De toute évidence, la bête n’existait pas, mais pour sauver la face, les aristocrates ont exagéré les choses, racontant que la bête était énorme, qu’elle faisait trois mètres de long. Les paysans ont gobé cette histoire, cela les arrangeait aussi parce qu’ils avaient besoin d’aide et voulaient de l’argent et des armes pour combattre la créature. En outre, l’actualité n’était pas très riche à l’époque. Le royaume compte alors quelque 20 000 loups mais le drame du Gévaudan intervient opportunément pour la presse, en mal de ventes après la guerre de Sept Ans. Ainsi, le Courrier d'Avignon puis La Gazette de France et les gazettes internationales s'emparent de l'affaire et, en quelques mois, publient en feuilleton des centaines d'articles alimentant l’hystérie. La presse colporte volontiers les ragots, articles et illustrations sensationnalistes, à une époque où l’actualité est creuse. Les imagiers les plus inventifs firent découvrir son image le plus souvent fantasmée, et les courriers iconoclastes de M. Labarthe ne viennent rien arranger. L’opinion publique découvre qu’il y a une province qui s’appelle le Gévaudan. 

 

Après douze attaques, des dragons mené par le capitaine Duhamel envoyés par De Moncan, gouverneur du Languedoc, sont lancés à la poursuite de l'animal féroce à partir d’octobre 1764, mais le traumatisme fait tache d'huile, la rumeur renforce l'horreur. Dépassant rapidement le fait divers, la Bête du Gévaudan donne naissance à toutes sortes de rumeurs et croyances à l'époque, tant sur sa nature — perçue tour à tour par les contemporains comme un loup, un animal exotique, un «sorcier» capable de charmer les balles, voire un loup-garou — que sur les raisons qui la poussent à s'attaquer aux populations, en novembre, elle aurait déjà dévoré une vingtaine d’enfants «avec une préférence pour les fillettes», et les bûcherons n’osent plus entrer dans la forêt, si bien que le prix du bois a augmenté, après une battue massive, le 22 décembre, rien ne semble pouvoir l’arrêter, pas même les balles des soldats, l'évêque de Mende, monseigneur Choiseul-Beaupré énonce alors un «châtiment divin» le 31 décembre 1764 dans son mandement à l’époque des philosophes qui ont détourné les ouailles de Dieu, et l’évêque se donne aussi pour mission de mettre en œuvre un catholicisme «de combat», en raison de la présence marquée du protestantisme cévenol dans son diocèse de Mende. Dès l'hiver 1764-65, la Bête sévit dans les limites des départements de la Lozère, du Cantal et de la Haute-Loire, englobant les secteurs de Saint-Flour, Saugues et Marvejols. Elle demeure plus ou moins dans ce périmètre jusqu'à sa disparition. La violence des blessures marque les esprits et provoque l'effroi. Les morsures sont impressionnantes, les habits déchiquetés, les membres arrachés et les têtes parfois décapitées. Toutefois, l'animal s'introduit dans les villages, allant même jusqu'à porter ses agressions dans les cours des habitations. Autre fait marquant, les agressions sont courantes, répétitives; les autorités allant même jusqu'à en signaler plusieurs sur une même journée. La plupart du temps, les victimes succombent, rares sont celles qui survivent. Les gens ne disposent que de moyens rudimentaires pour se défendre, surtout les enfants. Ceux qui parviennent à échapper à la mort ont été le plus souvent secourus à temps ou sont armés d'objets plus efficaces comme des fourches ou des petites baïonnettes. Les esprits sont troublés par cette créature dont on ne réussit pas à définir véritablement l'identité, qui s'attaque aux populations sans aucune crainte et avec sauvagerie, et surtout qu'on ne parvient pas à tuer. Quelques individus, abrités par les ravages d'un monstre authentique, ajoutèrent-il à ses forfaits d'autres crimes entachés de sadisme ou se livrèrent à des plaisanteries de mauvais goût. Face aux agressions, certains réagissent de manière héroïque et parviennent parfois à blesser la "bête féroce" mais les coups portés ne semblent être d'une quelconque efficacité, tel le jeune Portefaix, 12 ans, qui réussit à chasser l’animal pour sauver un plus petit que lui le 12 janvier 1765. Nombre de témoignages rapportent des coups de fusils tirés dans sa direction sans pouvoir tuer l'animal. Duhamel qui donne un portrait extraordinaire de la Bête le 20 janvier pour expliquer ses échecs, va se démener tant bien que mal jusqu’en mars 1765 organisant d’autres battues gigantesques dont les plus importantes le 7 et 11 février, arme les paysans, pose des pièges et empoisonne les cadavres de victimes (sachant que les animaux reviennent souvent finir les restes d'une proie) et déguise ses hommes en femme le 20 février, mais la liste des victimes ne cesse de s’allonger et la bête s'adonne à une véritable mise en scène, torture les chevreaux pour débusquer un berger qui arrive à la chasser, la vieille des cadavres et même l’empoisonnement des corps n’ont pas plus de succès, mais la population ne voit pas d'un bon œil les dragons dans leur région et doute de leur efficacité, tandis que la peur a gagné beaucoup d'esprits et Duhamel se plaint de la couardise des paysans, car «sa ruse étonne si fort le paysan que c'est une opinion générale chez eux qu'il y a là dedans quelque chose de surnaturel et souvent même il est entretenu dans cette idée par gens lettrés en qui il a confiance», mais il s’est aussi froissé avec des notables qui s’en sont plaint aux autorités locales, l’inefficacité de ses chasses et les dégâts collatéraux causés par les chevaux aux maigres récoltes, ou aux terres ensemencées, s’ajoutant au mécontentement causé par l’indiscipline et les abus de la troupe sont tout autant de mauvais points à son encontre. Pendant ce temps, Jeanne Jouve le 13 mars fait preuve d’un acte de bravoure pour sauver ses enfants. La Cour reçoit également des représentations de la Bête diffusées en Gévaudan.

 

Louis XV mécontent de l’insuccès des dragons envoie dès le mois de février un chasseur de loup réputé venu de Normandie, Marc-Antoine Vaumesle d’Enneval accompagné de son fils est envoyé en renfort pour traquer «la Bête» arrivent à obtenir avec l’aide de M. de Saint-Priest la disgrâce du capitaine Duhamel qui a continué de chasser de son côté après qu’il a essayé de chasser en vain avec lui. En mars, Jeanne Jouve doit lutter pour protéger ses trois enfants, et son acte de bravoure sera récompensé par le roi. Commençant à tâter le terrain entre février et mars pays, n’y voyant qu’un loup, leurs chiens sont soigneusement tenus en laisse, il la chasse à l’affut en avril au moment où les dernières attaques de la les meurtres des 3, 4, 5, et 8 avril 1765 se cantonnent dans une autre zone de la Margeride, à une cinquantaine de kilomètres plus au sud, selon un trajet plutôt cohérent : Fontans, Saint-Denis, Arzenc de Randon, Chaudeyrac, en dehors du meurtre de Gabrielle Pélissier le 7 avril 1765, à La Clauze, dont la rumeur gonflera la découverte de son corps, et suite à de nouvelles attaques spectaculaires au printemps 1765, l’histoire de la «Malbête» se répand dans toute l’Europe, l’impuissance du pouvoir royal étant tournée en dérision, il apprend le 22 avril que la Bête est accompagnée d’une louve, puis il revint aux battues en en faisant des générales entre le 30 avril et le 23 mai (Il y en aura 6 en avril, 5 en mai), mais il ne peut la débusquer et l’abattre malgré ses chiens limiers, la pluie, la grêle et le brouillard même en été est un handicap, la Bête se dérobe toujours et poursuit ses attaques, le reste du temps les d’Enneval se rendent sur les lieux d'une attaque signalée, la peur des paysans en vue de la Bête lors des battues est un poids supplémentaire, comme les bassesses de ceux qui ne recherchent que les honneurs notamment comme le sieur de La Védrines en mars qui tira sur un gros chien en mars et prétendit que c’était la Bête, et les Chastels témoins de la scène ne confirmèrent pas ses dires, et des paysans qui déguisent une louve tuée à La Panouze pour recevoir la prime le 23 avril, cependant, malgré cela ils peuvent compter sur l’aide qu’ils reçoivent parfois de nobles locaux, tel le marquis d’Apcher, et de chasseurs venus de la France entière, et même si l’espoir vint un moment avec la blessure faite par M. Marlet de Chaumette à la Bête le 1er mai, et même s’il n’y aura pas d’attaques entre le 2 et le 18 mai, les battues reprennent, quelques loups sont tués, quelques bergers attaqués, les apparitions de la Bête se multiplient, mais personne ne parvient à la tuer. Parallèlement, des primes importantes sont offertes pour la mort de la Bête, bien que l'on répugne à armer les paysans. Rien ne fonctionne, malgré les tentatives d'empoisonnement des corps. En plus de cela, d’Enneval est gêné par les pièges multiples, quelquefois farfelus donnés par des inventeurs à l'évêque de Mende et aux intendants suite à un afflux de courrier qu’il se refuse à prendre à sérieux (à raison). Ils sont aussi de mauvaises relations avec la noblesse locale et plus particulièrement avec le Comte de Morangiès qui écrit sur eux une missive incendiaire le 3 mai, mais les d’Enneval se plaignent de ce fait le 23 mai. De plus, ils souhaitent armer les paysans, ce que les classes supérieures refusent énergiquement, pendant ce temps, la crise ne cesse de s’aggraver. Le roi est d’ailleurs constamment informé de leurs insuccès alors qu’ils ont réussis à bloquer la Bête dans la zone des Trois monts à force de battues faites en juin et tente de la coincer, de la comprendre et de la mettre hors d'état de nuire, mais la Bête continue de tuer et le 21 juin, elle fait trois morts. Le décompte macabre s’alourdit : on déplore 40 nouvelles victimes au mois de juin 1765, s'ajoutant aux 21 premières déjà recensées.

 

La Bête dévoreuse, qui semble invincible, va même humilier le roi Louis XV, devenu la risée de l’Angleterre… Ce dernier, pour triompher de la Bête, envoie en Gévaudan son premier porte-arquebuse, monsieur Antoine, avec l'élite des gardes du royaume et les meilleurs chiens des équipages du roi, qui s'alarment et découvrent une vieille géographie de la férocité qui s'étend bien au-delà du Gévaudan alors que la Bête en est déjà à 59 morts et une trentaine de blessés. Antoine et ses hommes se joignent à d'Enneval lors de différentes chasses. Cependant, la Bête dont les attaques semblent se concentrer davantage entre Gévaudan et Auvergne autour de Saugues et d’Auvers, se joue de ses astuces, des chasses qu’il mène comme des battues auxquelles il doit maintenant recourir entre juin et septembre 1765 qui connaissent également l'insuccès, et elle fait aller à droite à gauche, comme le 6 juillet, puisqu’il vint à Broussoles «à l’occasion du meurtre d’une fille arrivé le 4 juillet», Marguerite Oustalier, une paysanne de soixante-huit ans, puis du 15 au 16 et du 20 au 21 juillet, il coucha à Paulhac, où la Bête avait été aperçue, ensuite le 23 juillet, deux gardes se rendirent à La Bessière, non loin d’Auvers, où la Bête avait fait une victime, puis le 6 août, deux autres passèrent la nuit au Malzieu en revenant du village de Marcillac, où des bergers avaient été attaqués, et il ne peut pas non plus avoir à ses côtés d’Enneval congédié le 18 juillet à causes de nobles locaux ayant eu sa tête qui sera bien reçu à Versailles par le roi, et monsieur Antoine a le droit à l’altercation entre la famille Chastel et deux de ses gardes-chasses le 16 août, et les bassesses locales sont visibles le 4 septembre, puisque monsieur Antoine alla à Saint-Flour, où des paysans avaient tué un loup dans l’espoir de toucher la récompense promise, il découvre aussi avec horreur qu’un chien de berger dévorait un cadavre. Les Chastels auront le droit d’un emprisonnement limité à la seule durée du séjour de monsieur Antoine. Ce dernier, après avoir arrêté les chasses à la mi-août à cause du mauvais temps, a un peu d’espoir, car il reçoit également le secours du comte de Tournon, gentilhomme d'Auvergne le 2 août, quand Marie-Jeanne Valet blesse la Bête le 11 août, et après que le garde Rinchard a tué un gros loup le 29 août, mais dès le 2 septembre, une jeune fille est attaquée à Desges, et qu’un teinturier, nommé Bodet, ses deux muletiers, sont chargés par la Bête qui est touché par un coup de fusil le 11 septembre, et il reçoit le secours de 2 valets et 12 chiens le 15 septembre, réussit en effet, le 20 septembre 1765, à tuer un loup énorme puis une louve et deux louveteaux quasiment gros comme des vaches ont été abattus, une fois l'animal empaillé et apporté à Versailles, malheureusement, la dépouille a été détruite. Elle a été conservée jusqu'en 1810, 1815, puis elle a été brûlée notamment parce qu’elle était très abîmée, enfin, les journaux et la Cour se désintéressent de l'affaire, et les carnages cessent trois mois.

 

Puis ils reprennent, loin des cérémonies qui reconnaissent (en 1770 encore) la triomphante victoire du porte-arquebuse royal sur la Bête, un jeune berger est attaqué près de Marcillac, et d’autres personnes sont blessées ou tuées durant l’automne, et le 21 décembre 1765, une autre jeune fille, Agnès Mourgues est dévorée à Lorcières, et tout recommence, sauf que les loups dits «enragés», seuls ou en meute, hélas banals mais qu'on sait traquer, vont relayer et dissiper en 1766 la peur de la Bête au dos rayé de noir… Les autorités locales en appellent au roi, mais ce dernier, convaincu qu'Antoine a abattu la Bête du Gévaudan, refuse d'intervenir et interdit à la presse d’en parler. L’affaire doit donc être réglée localement, le subdélégué Lafont est donc contraint en 1766 de conduire les chasses avec des moyens limités et l’aide de quelques nobles locaux comme le marquis d'Apcher, tend des pièges, empoisonne les cadavres et organise des battues, alors que l’animal aurait blessé et «dévoré plusieurs personnes», et la presse ne donne que quelques informations éparses des attaques de la Bête entre 1767, car la liste des victimes s’allonge encore. On en comptera encore seize jusqu’à la fin présumée de la Bête. Les dernières attaques ont lieu sur un territoire plus réduit, près des villages blottis contre le Mont-Mouchet et le Mont-Chauvet, sur la Margeride. Des pèlerinages sont alors organisés à Notre-Dame d’Estours et à Notre-Dame de Beaulieu pour demander à Dieu la fin des massacres. Finalement, en juin 1767, au cours d'une battue diligentée par le marquis d’Apcher, sur la Sogne d'Auvers, sur les pentes du nord du mont Mouchet, un chasseur-braconnier, Jean Chastel, tue un autre grand loup au poil rouge avec un écart de mâchoires de deux pans, c'est-à-dire 45 centimètres. Une fois tué, la Bête a été promenée de village en village, puis emporté à la Cour pour être montré au roi. Dans la chaleur estivale, la dépouille mal conservée, en état de décomposition avancée, est rapidement enterrée ou détruite : elle disparait de l’Histoire de France. Chastel, lui, s’est estimé grugé. Il n’a jamais touché les 9400 livres de récompense (l’équivalent de 100 chevaux de l’époque) mais n’a obtenu que 72 livres du diocèse. À partir de là, les attaques contre les humains cessent après que la louve et les louveteaux de ce loup furent tous tués. La Bête aura commis, en trois ans, plus de 150 victimes, dont environ 100 morts, 27 blessés et 49 attaqués (estimation de Jean Richard), et certains élèvent le nombre de victimes jusqu'à 250, avec 150 tuées et 70 blessées (estimation de Michel Louis)… en trois ans. 

 

Dès le XVIIIe siècle, les épisodes sanglants et mystérieux du Gévaudan font couler beaucoup d’encre. Depuis les premières sommes des abbés Pourcher (1889) et Fabre (1901), les travaux récents des chercheurs Jean Richard, Guy Crouzet, Bernard Soulier et Jean-Marc Moriceau ont profondément renouvelé une historiographie pléthorique et de qualité inégale. À partir du XXe siècle, l'énigme s'est concentrée sur la nature de la Bête et de nombreuses thèses souvent contradictoires ont surgi, sur ce que fut la Bête du Gévaudan. Les doutes persistent : était-ce un loup, une hyène, un ours, un singe, des fauves divers, un glouton, un thylacine, un loup de Tasmanie…un molosse dressé par un sadique, un tueur en série ou un complot... ou un être surnaturel ? Dès l’époque de l’affaire, certains ont toujours affirmé qu’il s’agissait d’un loup ou de loups anthropophages. Et les meilleurs chercheurs (Jacques Delperrié de Bayac, Gilles Ragache, Guy Crouzet, le chanoine Félix Buffière, François de Beaufort, Jean-Paul Chabrol, François-Louis Pelissier et Julien Benoit), les éthologues qui étudient le comportement des loups concluent qu’il n’y a pas une seule Bête, mais probablement trois, quatre ou cinq meutes de loups qui ont opéré en même temps sur ce vaste territoire. D’autre part, lorsqu’on fait l’histoire des loups en France, avec des preuves documentaires, on s’aperçoit qu’avant l’affaire du Gévaudan, c’étaient uniquement un ou des loups qui dévoraient les humains et principalement les enfants, les jeunes bergers ou les jeunes bergères. On a deux séries de preuves, l’historique des attaques de loup en France contre les humains et les travaux scientifiques qui montrent qu’exceptionnellement, dans des conditions qui sont difficiles à expliquer, environ 2 % des loups peuvent devenir, et c’est une énigme, anthropophages. Une certitude par contre, la Bête du Gévaudan n’est pas une légende et a mis le royaume de France sous tension et obligé Louis XV à employer des moyens fantastiques pour tenter de la débusquer. Selon Bernard Soulier, elle aurait pu être aussi un hybride de loup et de chien, ce n’était pas très courant mais ça pouvait exister. Un chien errant peut très bien s’accoupler avec une louve. Ce qu’on sait aussi, c’est qu’au XVIIIe siècle, certains chasseurs créaient des hybrides pour ensuite pouvoir chasser le loup avec ces animaux. Cette hypothèse sera reprise par Michel Louis mais détourné afin d’innocenter les loups. Mais, l’histoire d’un monstre qui ne serait pas un loup, même si elle circule dans le Gévaudan jusqu’en 1767, se développe surtout au XIXe siècle, avec les romanciers et certains historiens ou érudits. Certains disent que ce n’était pas un loup, il y a plusieurs hypothèses, ce qu’on appellerait aujourd’hui un serial-killer (le docteur Puech, Marguerite Aribaud-Farrère, Alain Decaux), un ensemble de meurtriers (André Aubazac), une Bête dressée spécialement pour dévorer les enfants (Gérard Ménatory, Michel Louis, Jean-Jacques Barloy, Raymond-Francis Dubois), un loup-garou (Pierre Cubizolles), un sorcier, un complot (Hervé Boyac, Roger Oulion, Marc Saint-Val), un ours (François Fabre), un animal exotique (François Fabre, Gérard Ménatory, Guy Crouzet, René de Chantal, Marc Saint-Val, Éric Mazel et Pierre-Yves Garcin, Michel Murger, Bruno Loisel), voire une hypothèse plus fantaisiste (Alex Marques, Pascal Cazottes, Jean-Claude Bourret, Pierric Guittaut)... C’est ce qu’on retrouve aujourd’hui encore sur Internet. Il y a toujours des gens qui affirment, sans en montrer les preuves, que ce n’était pas un loup

 

L’'histoire de la créature fascine toujours le public, on ne compte plus le nombre de romans comme La Bête du Gévaudan de Élie Berthet, La bête du Gévaudan d’Abel Chevalley, Histoire fidèle de la Bête en Gévaudan d’Henri Pourrat, La Bête du Gévaudan de José Féron Romano, Les Grandes Enigmes De L'Histoire: La bête du Gévaudan de Pascale Hédelin et illustré par Alban Marilleau, Le Chien de Dieu de Patrick Bard, Gévaudan de Philippe Mignaval, La bête de Catherine Hermary-Vieille, «Le carnaval des loups», écrit par Jean-Paul Malaval, Du Gévaudan à Versailles de Florence Metge, Gévaudan, C'était la bête de Alexandre Allamanche, Le Roman de la Bête de Gérard Roche, Les Contes interdits : La bête du Gévaudan de Bryan Perro, de bandes-dessinées comme La bête du Gévaudan de Jean-Louis Pesch, La Bestia de Adrien Pouchalsac et dessiné par Jan Turek, Le secret de la bête du Gévaudan par Jean-Claude Bourret et dessiné par Julien Grycan, «La Malbête», par Aurélien Ducoudray et le dessinateur Pierre-Yves Berhin, Les griffes de Gévaudan par Jean-Charles Poupard et le dessinateur Sylvain Runberg, des pièces de théâtre comme La Bête du Gévaudan, mélodrame, de M. Pompigny, musique de MM. Quaisain et Darondeau, et ballets de M. Millot, le 25 juillet 1809, La Bête en Gévaudan de Claude Alranq, «La Bête noire» par le dramaturge Jacques Audiberti ou encore la Bêtte du Gévaudan de François Sauvenot, et de films sur le sujet pour preuve un des plus gros succès du cinéma français, le film le “Pacte des Loups” de Christophe Gans en 2001 et des succès télévisuels comme La Bête du Gévaudan réalisé par Yves-André Hubert, diffusé le 3 octobre 1967 sur l'ORTF et du téléfilm «La Bête du Gévaudan», réalisé par Patrick Volson. La Bête inspire également les auteurs de mangas comme VanRah dans Stray Dog, tome 1 qui apportent une deuxième jeunesse à ce mythe vieux de 250 ans.  

 

Aujourd’hui, elle interroge aussi parce que le loup est de retour en France depuis le début des années 1990. Bien évidemment, on se pose des questions sur les loups, on a des attaques dans le Mercantour, en Lozère, en Haute-Provence… Il est normal que les gens qui s’interrogent sur le retour du loup mettent cela en relation avec les affaires précédentes, dont la plus célèbre reste la Bête du Gévaudan

 

Pour aller plus loin, je vous conseille ces lectures qui m’ont beaucoup aidé : Jacques Delperrie de Bayac, Du sang dans la montagne, Fayard, 1970, Xavier Pic, La Bête qui mangeait le monde en pays de Gévaudan et d’Auvergne, Albin Michel, 1971, Félix Buffière, La Bête du Gévaudan, Une grande énigme de l'histoire, chez l'auteur, 1987, Catherine Velay-Vallantin, Entre fiction et réalité. Le Petit Chaperon rouge et la Bête de Gévaudan, dans Gradhiva : revue d'histoire et d'archives de l'anthropologie, 17, 1995,  pp. 111-126, Henri Pourrat, Histoire fidèle de la bête en Gévaudan, Éditions Jeanne Laffite, 1998 (roman bien informé mais dont l’hypothèse est avant tout fictive), François Fabre (abbé) et Jean Richard, La Bête du Gévaudan, Clermont-Ferrand, de Borée, 2001, Pierre Pourcher, La bête du Gévaudan : véritable fléau de Dieu, Éditions Jeanne Laffite, 2006, Walton Ford, «Walton Ford», Musée de la chasse et de la nature, exposition du 15 septembre 2015 au 28 février 2016, et https://www.parisecologie.com/Archives/Evenements2015-16/ExpositionWaltonFord/ExpositionWaltonFord%202.htm, Charles-Éloi Vial, "La Bête du Gévaudan et ses archives", Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 56, 2018, p. 22-29, Jean-Paul Chabrol, Sur les traces de la Bête du Gévaudan, Editions Alcide, 2020, https://scerri6.wixsite.com/lartpenteur/single-post/ces-enfants-ch%C3%A9tifs-%C3%A9taient-une-proie-toute-d%C3%A9sign%C3%A9e-pour-la-b%C3%AAte-du-g%C3%A9vaudan, https://www.leveil.fr/puy-en-velay-43000/faits-divers/jean-paul-chabrol-aborde-les-facettes-de-cette-affaire-hors-norme-et-sensationnelle_12993711/, et https://www.objectifgard.com/actualites/gard-une-bete-divertissante-et-intelligente-17411.php, Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan. Mythe et réalités, Tallandier, 2021, Gérard Lattier, La Bête, une histoire de la bête du Gévaudan, Dossier pédagogique de l’exposition du 30 septembre au 31 décembre 2022, Maison Rouge – Musée des vallées cévenole, septembre 2022, Paul Xavier, La bête du Gévaudan - Histoire et Énigme, Éditions les 3 colonnes, 2022, et Le procès de la Bête du Gévaudan n'aura pas lieu, Éditions les 3 colonnes, 2023 (roman bien informé), Riccardo Rao, Le Temps des loups : Histoire environnementale et culturelle d’un animal fabuleux, Éditions Universitaires d’Avignon, 2023, p. 193-215, Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard, Les Griffes du Gevaudan Tome 1, Glénat, 2024, https://archives.lozere.fr/expositions/salle-la-bete-du-gevaudan-le-loup-dans-les-campagnes-46/n:65, https://cortecs.org/wp-content/uploads/2016/01/CorteX_s21_21_Bete_Gevaudan_Arons_Satia_Use_Vallet-Simon.pdf, https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/haute-loire/pourquoi-la-bete-du-gevaudan-qui-a-tue-en-haute-loire-et-dans-le-cantal-passionne-t-elle-encore-de-nos-jours-2995088.html, https://francearchives.gouv.fr/pages_histoire/38726, http://lamouettehurlante.free.fr/interview/sylvain-runberg-les-griffes-du-gevaudan.html, https://sherpas.com/blog/bete-gevaudan/, https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/archive/exposition/voir/14/22588, https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/n/la-bete-du-gevaudan/n:19, https://www.bdzoom.com/192088/lart-de/%C2%AB-les-griffes-du-gevaudan-%C2%BB-t1-a-force-de-crier-au-loup/, https://www.ligneclaire.info/runberg-poupard-glenat-286560.html, et https://www.planetebd.com/bd/glenat/les-griffes-du-gevaudan/-/50169.html, http://ubaciis.free.fr/la-bete-chronologie.html, https://www.lhistoire.fr/livres/%C2%AB-la-b%C3%AAte-qui-mange-le-monde-%C2%BB, https://www.liberation.fr/cahier-special/2007/03/30/dans-les-pas-de-la-bete_88916/, https://www.lamontagne.fr/ruynes-en-margeride-15320/actualites/la-vie-rurale-en-gevaudan-au-xviii-e-siecle_14197656/, https://www.margeride-en-gevaudan.com/wp-content/uploads/2021/01/Brochure-Bete-du-Gevaudan-mairie-du-malzieu-ville.pdf, https://www-preprod.retronews.fr/echo-de-presse/2017/10/02/terreur-en-france-la-bete-du-gevaudan-attaque, et https://www.rtl.fr/culture/culture-generale/bete-du-gevaudan-attaques-mysteres-legendes-comment-ce-monstre-a-terrifie-la-france-7900461241.

 

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